Identification du spectateur au personnage et figures de synthèse

L’identification à un personnage est un processus qui ne date pas du cinéma. En effet, ce machinement est un élément que l’on connaît dans la littérature comme un point clé. Le lecteur s’identifie au personnage. Mais pourquoi donc ce besoin ? Que ce soit en littérature ou en cinéma, la réponse se rejoint. Avant d’y répondre, définissons le terme “identification”, soit l’action de s’identifier. D’après le dictionnaire Larousse, s’identifier est le fait de “se rendre, par la pensée, identique à une autre personne ou chercher à lui ressembler”. Ainsi, que recherche le lecteur/spectateur à travers le besoin d’identification ? Et en quoi les effets visuels gênent au bon procédé d’identification ?

L’identification par le physique et la personnalité

Au premier abord, le lecteur/spectateur s’apparente au personnage dans un souci d’exemple. En effet, inconsciemment, il assimile sa personnalité à la sienne, se reconnaissant dans les sentiments qu’il éprouve et partageant les mêmes valeurs. Ainsi il se retrouve en lui et le prenant comme une version améliorée de lui-même, tente de lui ressembler. Le personnage devient son modèle et ses actions lui sont exemplaires. Néanmoins, l’identification est réalisable qu’à certaines conditions. Il semble naturel de dire que le personnage dont il est question doit appartenir à « l’humanité réelle », c’est-à-dire un être vivant, et plus précisément à un être humain. S’identifier à un chien (qui serait le principal personnage) paraît compliqué puisque le spectateur et l’animal ne partagent pas de caractéristiques physiques communes, et encore moins mentales. Le physique est la première chose que l’on voit. Cette apparence (âge, sexe) est primordiale car elle va initier l’action d’identification. S’ensuivent d’autres similitudes entre le personnage et le spectateur qui facilitent le processus d’identification telles que le milieu social, le caractère, les préoccupations, le vécu, etc…
Reprenons l’idée qu’il est important que le personnage ait une apparence attrayante,  et positive, on peut baser l’identification d’une jeune fille sur le personnage d’Easy girl. Bien que l’histoire raconte les mésaventures d’une adolescente au lycée, cette dernière reste belle, jeune, souriante et surtout forte. Point qui permet à beaucoup de filles dans son cas de se retrouver. Pour la gente masculine, elle peut quant à elle se pencher sur Dominique, le personnage emblématique de la saga Fast&Furious. Il est charmant, costaud, sûr de lui et chef de gang. A bord de ses voitures et de sa conduite de pilote, il renvoie une certaine image de l’homme que beaucoup ont en tête. Ces personnages décrits façonnent donc une image, image que le spectateur voit de lui-même ou souhaite façonner.

L’identification par la découverte de soi et le rêve

La manière dont est tourné le film permet également au spectateur, à travers l’acteur, de mieux se comprendre lui-même en lui mettant en avant certains traits de personnalité qu’il n’aurait jamais cru avoir. L’identification résulte d’une analyse personnelle qu’il n’aurait jamais eu l’occasion de faire s’il ne s’était pas vu dans le personnage. On peut parler de SPLIT dont le personnage à 24 personnalités différentes. Difficile d’admettre pour un individu qu’il se reconnaît dans ces personnalités mais il n’empêche que ce fait laisse à réfléchir quant à la psychose humaine et sur soi-même. Pour une découverte moins psychologique, du moins, moins terrifiante, on a également le film BELOW HER MOUTH. C’est l’histoire d’une hétérosexuelle mariée et heureuse qui finit par succomber aux avances de Dallas, alors qu’elle affirmait ne pas aimer les femmes. Ce film, par l’identification, offre l’émergence de questions que pourraient se poser des hommes et des femmes sur leur orientation sexuelle. 

S’identifier ne s’arrête pas seulement à la personnalité du personnage. C’est également un moyen de vivre des situations qu’il serait inimaginable de vivre dans la vie. D’où l’expression : « on ne voit que ça dans les films » entendue plus d’une fois. On peut même dire que le spectateur vit à travers le personnage. Il peut ainsi comparer ses réactions aux siennes et se demander comment il aurait réagi si cela lui était arrivé dans la vraie vie. Dans la série The politician diffusée sur Netflix, Payton est un jeune étudiant rêvant de devenir président des Etats-Unis. Il subit beaucoup de situations agréables avec des victoires et des situations critiques avec des scandales. Un jeune lycéen qui regarderait cette série se sentirait forcément concerné puisqu’il partage une vie quasi similaire. Comment ce spectateur aurait réagi s’il apprenait que son bras droit l’avait dupé et lui avait causé une défaite lors d’un débat ? Qu’aurait-il ressenti si son adversaire l’accusait de meurtre ou bien s’il voyait une foule se lever et l’acclamer ?

De plus, l’identification permet, d’une certaine manière, de réaliser des rêves que le spectateur n’a pas pu assouvir. En effet, indirectement, en vivant la vie du personnage par substitution, il se fait vengeance. Un spectateur dont le destin l’a empêché d’être dans la finance, par exemple, s’imaginera à la place de Jordan, dans le Loup de Wall Street.

Enfin, l’une des dernières fonctions de l’identification est l’interdit. Se cache derrière cela l’envie de s’éloigner de la pression sociale, d’être sans limite. Le souhait de se libérer de cette retenue du quotidien où l’en demande beaucoup à l’individu : il doit être souriant, poli, attentionné, etc… Pour cela, le personnage adéquat est le héros, enfin l’anti-héros, Deadpool qui répond parfaitement au désir du spectateur.

L’identification et l’authenticité

Tous ces exemples adoptent une identification sur le court terme, le temps du film. Mais il y a des films où l’identification peut être générée plus longtemps. C’est notamment le cas avec les histoires dites inspirées de faits réels. Elles racontent en général la vie d’une personne connue ou l’expérience d’un point marquant de l’histoire de l’humanité (les grandes inventions et découvertes, les faits historiques, etc…). Elles sont bien souvent racontées d’un point de vue interne, c’est-à-dire du point de vue du narrateur. On voit les choses à travers ses yeux (focalisation interne). Cette méthode plonge totalement le spectateur dans l’histoire et l’implique dans son intimité, dans ses évènements personnels ; en plus de l’utilisation de la première personne. Le spectateur assiste à un récit vrai et vécu puisque le narrateur donne accès à ses pensées. C’est la sincérité des propos, l’authenticité des actes, qui rendent l’identification plus personnelle et humaine. Les émotions priment sur tout le reste et marquent le spectateur.

L’identification et ses manquements

Néanmoins, on ne peut s’identifier à tous les personnages. En effet, qui arriverait à se reconnaître à travers un personnage mauvais comme un meurtrier ? Qui arriverait à s’identifier à un personnage dont l’apparence n’est pas des plus flatteuses comme à Gollum dans Les seigneurs des anneaux par exemple ? De plus, celui-ci est irréel et surtout inhumain, ce qui freine l’identification car on l’imagine sans sentiment. Bel Ami, de son prénom Georges, est quant à lui, un homme charmant et séduisant et pourtant peu se voit en lui puisqu’il n’a pas de valeurs dites morales. En effet, c’est un arriviste qui n’éprouve que trop peu de regret. Pour terminer, à qui peut-on s’identifie dans Avatar ? Au personnage humain ou justement à son avatar ?

Les limites de l’identification par l’usage des effets visuels

Admettons désormais que les acteurs ne sont plus partie prenante du film, qu’ils sont absents du plateau tournage et que, comme vu précédemment dans l’article, une banque d’image regorge toutes les expressions faciales ainsi que les mouvements humains. Comment le spectateur le supporterait ? On a vu que l’identification se faisait grâce à cette idée que le film, le jeu d’acteur par son personnage plus précisément, éveillait en l’individu un espoir, un rêve, une certaine magie qui le transportait dans un monde irréel l’espace d’une heure et demie. Il y a bien une lecture non littérale puisqu’il est conscient que le film n’est pas la réalité, mais passe outre afin de s’évader. La lecture littérale, par définition, est le fait de tout prendre au 1er degré, de ne pas voir que le film n’est pas la réalité. Elle empêche ainsi la distance critique. Ça a été notamment le cas à la sortie du JOKER où les journalistes n’ont pas eu cette distance critique et ont eu peur des répercussions du film sur les jeunes. Ils n’ont pas su laisser les éléments du film dans le film et les ont retransmis dans la réalité, surtout concernant la violence véhiculée dans le long-métrage. Ce qui nous amène à la question suivante : Les personnages technologiques, par l’utilisation des effets visuels, peuvent-ils, eux aussi, suivre cette idée de lecture non littérale ?

Les effets visuels et la spontanéité

Se passer d’acteurs, pour diverses raisons vues précédemment dans l’article, est un fait en devenir. Le problème avec ce fait, c’est qu’il perd une plus-value ajoutée par le facteur humain, c’est-à-dire les acteurs. En effet, dans le JOKER, la scène du frigo avec Joaquin PHOENIX a eu un véritable succès auprès des spectateurs, scène pourtant tournée en totale improvisation de la part de l’artiste. L’interprétation personnelle a donc eu un rôle majeur dans la réussite de cette scène. Aurait-elle eu un si fort impact si le personnage avait été artificiel sachant que la spontanéité n’aurait pas eu lieu ? Peu probable que la technologie arrive à penser comme un humain et avoir son instinct. Encore moins en terme d’émotion. En effet, un personnage, bien qu’il soit joué par un acteur, transmet des sentiments et des émotions. Certes, le spectateur a suffisamment de recul pour savoir que ce n’est pas ce qu’il ressent sur le moment car c’est du spectacle, mais s’y reconnaît car les émotions reste un facteur que tout humain a en lui. Alors voir un personnage que l’on qualifiera ici d’artificiel mettra une certaine barrière à l’identification.

L’identification impossible sans humain ?

De plus, on peut se poser la question suivante : accordons-nous plus d’importance au personnage ou à l’acteur qui le joue ? Cette idée reprend le même principe que la post-vérité. Cette notion « décrit une situation dans laquelle il est donné plus d’importance aux émotions et aux opinions qu’à la réalité des faits » d’après la définition de La toupie. Sur le même principe, le spectateur prêterait-il plus d’attention à l’encontre de la personne plutôt qu’au personnage qu’elle incarne ? Grâce aux effets visuels, on a pu terminer un film Fast&Furious malgré l’absence de Paul WALKER. Mais c’est lui, la personne qu’il était, sa personnalité, son jeu d’acteur, qui enthousiasmait les fans, pas son image superficielle. L’effet visuel permet en revanche de perpétuer son souvenir.

Aussi, prenons l’exemple d’un changement d’acteur pour un même rôle dans une série ou un film à saga. L’intérêt qu’apportait un spectateur à cette série est tout autre, cet intérêt change et diminue. Parfois le spectateur ne se reconnaît plus dans ce nouvel acteur. Peut-être une question d’habitude mais aussi de jeu de rôle. L’individu n’a plus d’affinité. Il se peut même qu’il regardait le film ou la série par rapport à la tête d’affiche. Si on remplaçait Patrick DUMPSEY dans Grey’Anatomy lorsqu’il était encore actif dans la série, la production aurait sûrement perdu de son audience. D’ailleurs, son départ n’a-t-il pas réellement chamboulé des téléspectateurs ? Il en va de même pour Jean-Pierre PERNAULT par exemple. Il réunit des milliers de français chaque midi pour la présentation des nouvelles sur TF1. S’il est remplacé par son propre clone artificiel, aurait-il le même taux d’audience qu’auparavant ? On ne peut enlever des figures emblématiques de la télévision et du cinéma car le public est attaché à ce qu’il voit d’eux et à ce qu’ils dégagent et représentent pour eux. Il y a un certain partage unilatéral, un partage de valeur des individus envers ces personnages publics.

Les profondeurs de l’identification

Dans les tragédies antiques, le spectateur allait voir une pièce pour se purger de ses excès, de ses faiblesses humaines, de ses passions. Dans ces pièces de théâtre, le héros est généralement un personnage de haute naissance qui subit les épreuves des Dieux. Ces figures mythologiques sont des personnalités froides et cruelles ayant pour fonction de soumettre le personnage à la fatalité afin de le punir de son arrogance, son hybris. L’hybris, d’après la définition de l’Internaute, est « une notion grecque qui définit un sentiment violent provoqué par la passion et l’orgueil qui entraîne un désir de vengeance ». C’est une certaine démesure, perçue par les Dieux, dans la conduite des hommes.  Cette fatalité est ainsi le destin prévu par ces Dieux et auquel le héros ne peut échapper. Se défaire de cette fatalité, c’est leur montrer qu’il n’accepte pas cet engrenage, et c’est encore faire preuve d’hybris. De ces tragédies antiques découle la catharsis, qui est à la fois une prise de distance de la part de celui qui voit la pièce, et une proximité, car ces pièces suscitent à la fois la crainte et la pitié : le spectateur va, dans un même temps, rejeter le héros car il n’approuve pas ses idées et ses actions, mais il aura toutefois du mal à le haïr car il reste un homme tout comme lui. Il y a un effet d’identification du spectateur et une répulsion. En effet, il se servira du personnage pour se purger de ses vices puisqu’il vivra à travers lui ses pensées et désirs les plus sombres. Le personnage agit pour le spectateur, ce qui lui permet de rester à une certaine distance de la fiction. L’exemple le plus intéressant est le mythe d’ŒDIPE qui défie les oracles divins et finit malgré lui par coucher avec sa mère et tuer son père, crime les plus impardonnables. En voyant la pièce, le spectateur ne peut que rejeter ce héros tout en éprouvant de la pitié à son égard ; lui qui reste un humain victime de la fatalité des Dieux.

Avec ce recul, on constate que l’identification est un acte psychologique très poussé qui ne consiste pas seulement à rêver d’une nouvelle vie à une échelle individuelle. C’est également un acte collectif qui va plus loin qu’un simple souhait de quitter son quotidien. L’identification repose sur un besoin inconscient éprouvé par l’Homme, besoin qui active sa psychologie et sa philosophie. Ainsi, les effets visuels pourraient-ils répondre à ces questions existentielles ? Qu’arrivera-t-il si l’identification devient impossible ?

Les enjeux de l’identification sur un cas sociétal

« Le cinéma a mis en lumière des femmes, devenues de nouveaux modèles d’identification. Les actrices ont incarné sur l’écran ces héroïnes de fiction qui bousculent les traditions et ouvrent ainsi des espaces de liberté. Le cinéma a ce pouvoir de magnifier leur visage, leur regard, leur corps et leurs gestes, en leur tendant un miroir, sollicitant le désir des hommes mais créant aussi chez les spectatrices le désir de leur ressembler. Dès sa naissance, il est en phase avec cette époque où les femmes commencent à vouloir s’approprier leur destin et écrire leur histoire. Le cinéma et la psychanalyse, nés tous deux à la fin du XIX siècle, se rejoignent dans cette interrogation sur le féminin et ses représentations : comment montrer, mettre en scène, les arcanes de la position féminine ? L’artiste, en posant son regard, nous donne à voir un certain réel, tout comme le désir du psychanalyste le confronte au réel de la parole de l’analysant, à l’articulation du rapport du sujet individuel au social. Toutefois, les œuvres de cinéma ne sont pas à déchiffrer comme le sont les symptômes. Elles éveillent nos désirs en proposant des langages et des images nouvelles à notre sensibilité. Elles illustrent la permanence et la multiplicité des figures du féminin, avec leurs mystères et leurs débordements jusque dans la folie. A partir de leur formation psychanalytique et de leur passion pour le cinéma, les auteurs nous invitent à appréhender les mythes actuels en voie de constitution dont les praticiens de l’image et de la parole sont partie prenante », d’après les auteurs de « Du cinéma à la psychanalyse, le féminin interrogé ». Dans ce thème précis qui parle de la femme au cinéma, il est explicité que ce sont les actrices qui permettent l’identification à cette époque. Aujourd’hui, avec toutes ces représentations féminines, peut-on supprimer l’actrice pour laisser place à une simple image de synthèse ? Cela ne perdrait-il pas en intensité ? Il semblerait qu’utiliser des personnages créés de toutes pièces par ordinateur impacterait la valeur des propos perçue par le public visé et la réception ne s’en ferait que moins bien. Si l’on veut toucher l’Homme dans son âme, il est primordial que celui-ci voit un l’écran un humain et non pas un faux humain. L’acteur a donc encore une place importante dans l’histoire du cinéma et dans les enjeux de la société. Seul un acteur peut prétendre à répondre aux questions existentielles humaines qu’un réalisateur voudra montrer, et non pas un personnage fictif sans émotions réelles.

En conclusion, il n’est pas simple de s’identifier à un personnage à travers lequel on ne se reconnaît pas. Il semble donc logique qu’il n’est pas plus facile de se projeter à travers ces personnages si eux-mêmes n’existent pas. Car comme énoncé plus haut, c’est l’authenticité, le vrai, qui permet de s’identifier aux personnages. Sans même parler d’identification, c’est les acteurs qui ont le pouvoir de faire ressentir des émotions au spectateur et de le faire réfléchir. N’est-ce d’ailleurs pas ce que ce dernier recherche lorsqu’il décide de regarder un film ?

Enfin, le public est en attente de figure humaine mais jusqu’à quand ? Est-il prêt à accepter les transformations cinématographiques et voir l’acteur devenir un accessoire ? 

Johanne C, Théophile C, Kévin P et Pauline M

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